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Histoire de cas

Mis à jour : avr. 15

Zone COVID, mardi 28 juillet 2020



Ironie du sort:

Intention de moquerie méchante qu’on prête au sort (Petit Robert)


***


J’entre dans la chambre et referme la porte car le bruit du système de ventilation de l’unité m’incommode lorsque je questionne un patient. J’ai la conscience aiguë d’être dans un espace clos dont l’air est saturé de virus. L’homme de 48 ans s’assoit au bord de son lit pour me parler. Il tousse beaucoup et cela me met mal à l’aise. Je me recule et déclare que je reviens dans quelques minutes.


Je sais maintenant où se trouve la boîte de masques de procédure dans la salle d’utilité et je me dis que je devrais toujours en avoir avec moi quand je fais la tournée des patients. Je reviens à la chambre et demande à l’homme de mettre le masque que je lui tends pour me protéger. Il s’exécute à l’instant même, sans discuter: j’apprends qu’il est infirmier et travaille en CHSLD.


Un travailleur de la santé! Je suis un peu surprise, car depuis quelques semaines, les éclosions ont presque complètement cessé dans les milieux de soins et nos patients sur l’unité sont des victimes de la transmission communautaire. Au printemps, par contre, nous avions toujours au moins une préposée, une infirmière, un administrateur ou un médecin hospitalisé en zone COVID. A l’évocation de ce souvenir, j’ai l’impression qu’il s’agit déjà d’un passé lointain - le temps s’est étiré depuis l’avènement de cette pandémie.


L’homme est d’origine algérienne. Je reconnais l’attitude et l’accent: j’ai une affection particulière pour les infirmiers maghrébins. Bien qu’ils évoluent dans un univers presque exclusivement féminin, il se dégage de ceux que j’ai côtoyés une masculinité empreinte de force, de résilience et de douceur.


Je commence mon histoire de cas. Je dois forcer un peu ma voix pour me faire entendre, parce que le masque de procédure, la visière ainsi que le ronronnement de la pompe étouffent mes mots. Je pose les questions habituelles: date de début des symptômes, présentation clinique et évolution, et les réponses - entre deux quintes de toux - sont celles que je suis désormais habituée à entendre: le mal de tête, les courbatures et la fièvre, la perte de l’odorat, le manque d’appétit et la faiblesse, puis l’essoufflement et la toux incoercible qui l’ont amené à composer le 9-1-1 vers la huitième journée de la maladie.


Puis j’enchaîne mon questionnaire en essayant de mieux saisir le contexte épidémiologique. Vit-il avec son épouse? Y a-t-il des enfants à la maison? Y a-t-il d’autres membres de la maisonnée qui ont présenté des symptômes?


« Je l’ai attrapé de mon fils », me lance-t-il avec un petit sourire.


Nous demeurons silencieux un instant, le temps que je prenne la pleine mesure de l’ironie de la situation.


« Wow!...», dis-je.



Il me raconte alors qu’il venait de passer les quatre derniers mois à travailler de nuit sur un étage rouge d’un CHSLD de Cartierville. Au début de la crise, il était allé chez Walmart s’acheter une provision de masques équivalents à des N-95 non homologués. Il se mettait deux masques l’un par-dessus l’autre, le N-95 en-dessous et un masque de procédure par-dessus, en plus de la visière. Je devine sa fierté d’avoir réussi à remplir ses fonctions avec assiduité, sans s’infecter - un exploit dans le contexte. D’ailleurs, son attitude tout entière exprime la satisfaction du devoir accompli.


« Et pour votre fils, que s’est-il passé? », je demande, avec curiosité.


Le patient infirmier a un fils qui joue au « foot ». Après un match, le jeune a ramené la COVID-19 à la maison. Ils sont une dizaine d’adolescents à avoir reçu un résultat positif au sein d’une même équipe. Toute la famille l’a attrapée, présentant des symptômes plutôt légers sauf pour le père qui a dû être hospitalisé. Ironie du sort.


***


Comme plusieurs des travailleurs de la santé qui ont séjourné sur l’unité, l’homme est inquiet. Il réalise pleinement que sa situation peut changer rapidement, se détériorer, que la COVID est imprévisible et méconnue.


Mais il est motivé à faire tout ce qui est en son pouvoir pour s’en sortir. Je le rencontre régulièrement dans le corridor en train de marcher, faisant des allers-retours pour reprendre des forces.


Lors de ma tournée les jours suivants, j'en apprendrai davantage sur le drame qui s’est déroulé dans son milieu de travail. Il me racontera avec une émotion retenue le rapport du matin à l’équipe de jour et le personnel qui pleure au décompte des patients morts pendant la nuit. Il s’empressera de rajouter que la situation s’est maintenant calmée et que ses coéquipiers ont enfin l’impression d’avoir repris le dessus. Nous sommes au milieu de l’été et le mois de juillet bat son plein avec sa chaleur lénifiante. A Montréal, on se déconfine.


En cette fin de juillet, il n’y a que 5 patients au total sur l’unité et notre clientèle a considérablement rajeuni. Des hommes en grande majorité, entre 40 et 65 ans. Sans antécédents médicaux, ou si peu. Certains sont suffisamment malades pour avoir besoin d’une surveillance, d’oxygène par canule nasale, de cortisone par la bouche, mais les transferts aux soins intensifs sont très rares. Le personnel soignant reprend son souffle, les équipes sont réduites, on sent même un certain relâchement dans la mise en application des procédures de protection individuelle et un certain ennui.

Pourtant, j’ai constamment l’impression d’entendre le tonnerre gronder...






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