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Le mystérieux monsieur C.

Mis à jour : avr. 15

Zone COVID, semaine du 19 octobre 2020


Delirium:

Le delirium est une grave perturbation des facultés mentales d’une personne se traduisant par une pensée confuse, une altération de l’état de conscience et une atteinte de l’attention. Cette condition est souvent due à une affection médicale et est habituellement réversible. (adaptation libre)


***


M. Ponciano Calao est le patient le plus stable de la zone COVID. Cela n’a pas toujours été le cas puisqu’il revient d’un séjour de trois semaines aux soins intensifs. Il passe ses journées assis devant le poste des infirmières, car c’est la meilleure façon de le surveiller et de l’amener à interagir avec son environnement.


Il est atteint d’un délirium hypoactif, complication qui survient chez certains patients plus âgés ayant présenté une COVID sévère et qui est déconcertante…


Toute la journée, il reste assis devant le poste. Il ne demande rien, il ne parle pas, il regarde et c’est tout. Selon la date de naissance inscrite sur sa carte d’assurance maladie, il est âgé de 76 ans. La seule chose que nous savons de son passé, c’est qu’il habitait seul dans un appartement de l’arrondissement LaSalle et qu’il a composé le

9-1-1 pour des difficultés respiratoires. Nous ne savons pas s’il a de la famille. En fait, nous ne savons même pas quelle langue il parle.


Un soir, avant de m’en aller, j’ai demandé l’avis des préposées et infirmières réunies autour du poste:

« Peut-être qu’il vient des Philippines? Il me semble qu’il a un faciès asiatique.

- Il pourrait être portugais avec un nom comme le sien, me répond l’une d’entre elles.

- Ou bien il est péruvien?, dit une préposée avec un fort accent espagnol.

- C’est vrai qu’il a un peu les traits asiatiques », acquiesce le commis, lui-même d’origine haïtienne.


En cette fin du mois d’octobre, mes journées sont particulièrement occupées, nous connaissons une recrudescence du nombre de patients hospitalisés en zone COVID. M. Calao est le patient que je garde pour la fin lors de mes tournées, celui pour lequel mes notes au dossier se limitent à: « Va bien, attendons transfert pour convalescence. » De toute façon, les visites médicales ne sont jamais bien longues avec lui puisqu’il ne répond à aucune question.



***


Vers le milieu de ma semaine de travail sur l’unité, en passant devant le poste, j’aperçois avec surprise M. Calao en train de feuilleter les pages du Journal de Montréal posé sur une petite table devant lui. Il regarde le journal avec attention, il prend un certain temps avant de tourner chaque page. Je ne sais pas s’il regarde seulement les images, s’il s’intéresse à la date et à la journée, s’il lit les grands titres ou s’il s’attarde quelque peu au contenu des articles. Je l’observe discrètement - je suis fascinée. Qu’est-ce qui l’intéresse? Qu’arrive-t-il à comprendre?


La journée suivante, vers 19h, je suis encore dans la zone et la scène se répète: M. Calao lit le Journal de Montréal…



La préposée qui s’occupe de lui me confirme qu’il commence à dire de courtes phrases en anglais et en français, et qu’avec de la stimulation, il arrive à manger seul quelques bouchées d’aliments en purée.


Je m’approche de lui et tente de lui parler. J’essaie d’abord en anglais, puis en français et finalement en espagnol avec une voix assez forte au cas où il aurait des troubles auditifs. Il me regarde avec un sourire énigmatique.


Puis, j’ai l’idée d’aller chercher une feuille de papier. J’écris en lettres carrées:

« DO YOU SPEAK ENGLISH?

PARLEZ-VOUS FRANÇAIS?

¿HABLA ESPAÑOL? »


Il prend la feuille, la met devant lui et lit tout haut les trois phrases que j’ai écrites, correctement dans les trois langues. Puis il me regarde. Je suis subjuguée - mais je n’ai toujours pas la réponse à ma question. Je lève la tête et constate que tout le personnel au poste nous observe.


Je reprends la feuille et j’écris:

« WHERE ARE YOU FROM? »

Il tend la main et me prend le stylo. Là encore, je n’en reviens pas…

Il écrit avec application: « I am Filipino. »

Je lis fort, pour que tout le monde entende:

« I am Filipino.

- Il vient des Philippines !!! J’avais raison!!! », je m’écris d’un ton victorieux. J’ai les bras en l’air, je suis très excitée.


Il continue à écrire:

« I arrived in Canada in 1953. My family lives in Toronto. I studied anthropology at McGill University. I won the first prize… » Il est très concentré. Parfois il s’arrête, passe l’index sous ses dernières phrases et les relit à voix haute, puis il me regarde.

Au poste, personne n’ose bouger.

Il arrive au bas de la feuille. Il est fatigué.


Je dis: « Pleased to meet you, Sir! » et je m’empare de la feuille, telle une pièce à conviction.


Je vais chercher le dossier. Aujourd’hui, j’ai quelque chose de pertinent à noter. J’ai même une preuve écrite que je m’empresse d’insérer sous l’onglet «Notes d’évolution».



***


Dans les jours qui suivront, M. Calao sera transféré pour convalescence dans un autre milieu. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de lui.


En zone COVID, nous entrons dans la vie des gens pendant un épisode particulièrement traumatisant de leur existence, puis nous en ressortons sans connaître la suite. Et c’est très bien ainsi.






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